Aujourd'hui, un rapide compte-rendu du colloque "Quelle politique d'intelligence économique pour la recherche ?" tenu il y a dix jours. Une de ces journées on l'on se rappelle de l'importance de la vision globale contre l'immédiateté. Qu'un meilleur échange entre
monde de la recherche et
monde industriel ne peut pas faire de mal après tout. Il faudrait des conditions : notamment qu'entre le système de grandes écoles qui irrigue le monde de l'entreprise et l'univers universitaire qui fait percoler la recherche, il ne soit plus temps de se quereller, de se mépriser ou de se craindre. Ni même juste de s'ignorer.
L'intelligence, c'est (de) relier.
Document
Le groupe de travail (de 9 à 20 personnes selon la météo) qui s'est réuni de 2011 à février 2012 sous le pilotage de la délégation interministérielle à l'intelligence économique (D2IE et notamment Marie-Pierre van Hoecke) comporte, au final, le patronage de six ministères et des établissements, organismes et institutions suivants :
ANSSI,
SGDSN,
Gendarmerie nationale,
DCRI,
SCIE,
Afnor,
CEA,
CNRS,
CPU,
FIST,
IFP Energies nouvelles (Christine Jouclas, Laurent Duval),
Inpi,
INSA Lyon,
Inserm,
Oséo et l'
UPMC.
voici un bref compte-rendu mêlé de commentaires de cet après-midi.
Roger Genet, directeur général pour la recherche et l'innovation (MESR) a introduit le sujet sur l'ubiquite Chine, et de l'évolution de sa part de 1,7 % en 1995 a 8.8 % en 2008 dans les publications mondiales [quant aux données citées,
caveat emptor], et de 7 % en 2002 à 21 % en 2008 en parts de marché pour l'industrie électronique, et de mentionner l'importance de la recherche et de l'innovation comme moteur de la stratégie de puissance. Il rappelle que sur les 35 MM d'euros des investissements d'avenir, 22 MM sont destinées à l'enseignement et la recherche.
Olivier Buquen,
récemment nommé préfet, souligne que ses adjoints viennent de cinq ministères différents. Le pourquoi du rapport ?
- la recherche publique irrigue le tissu industriel. Les deux écosystèmes, la recherche et l'industrie, doivent donc fonctionner en complémentarité ;
- la recherche a une place naturelle dans l'IE, appartenant au patrimoine national, car l'état finance la recherche publique ;
- l'IE peut aider la recherche par structuration de sa pensée stratégique dans les domaines scientifiques.
Toutes les recommandations semblent "de bon sens", aussi l'originalité du rapport, en à peine 58 pages, en cinq fiches joliment colorées (
Veille stratégique,
Gestion du patrimoine immatériel,
Politique de
sécurité des systèmes d'information,
Développement de l'interface entre
recherche publique et contexte économique et Politique internationale) réside dans leur assemblage pour en donner une vision d'ensemble. Certes, certains secteurs de certains établissements "plus avancés" sur certains points n'y découvriront pas forcément la lune, mais l'essentiel est que les bonnes pratiques infusent le monde des chercheurs et enseignants, où la connaissance des concepts d'intelligence économique est pour le moins inégale, et que les professionnels de la profession, qu'il s'agisse des services de veille ou de sécurité des systèmes informatique, ne restent pas retranchés dans leurs casemates. L'objectif du guide : il est destiné à aider la gouvernance de ces établissements à définir une charte de l’IE dans leur structure, dans 1) l'intérêt de l'établissement, 2) celui des chercheurs, et enfin 3) l'intérêt général. Ce guide ouvre un espace de 18 mois d'expérimentation pilote sur les sites du CEA de Grenoble, l’INSA de Lyon et l’Université de Saint-Étienne.
Christian Estève, chef du service des entreprises, etc. (MESR) a fait une intervention inspirée de son passé dans l'industrie automobile (Dacia). "Il est banal de dire que le monde est global. Dans celui-ci, l'IE est un instrument de meilleure compréhension. Il permet [s'excusant sur le jeu de mots] de devenir économiquement intelligent." Pour lui, les cinq fiches ont la vertu de la simplicité. L'intelligence économique offre une capacité d'entendre et de voir avec humilité, comme il l'a appris de ses collègues roumains (la frugalité notamment), ne disposant que de 35 millions d'euros pour développer la
Dacia Solenza. Il insiste sur les qualités d'humilité, de curiosité et de rigueur intellectuelle. Mais l'humilité et le goût du détail ne doivent pas mener à la naïveté. Ainsi l'intelligence économique est un comportement à diffuser, mais aussi à mesures, pour en éviter les dérives.
La table ronde, animée par Arnaud Kalika, a pour axe une
real-politik de la connaissance. B. Bigot rappelle qu'il ne suffit pas de déposer des brevets, il faut encore les gérer. Dans
la dernière liste de 2010, des déposants français, le premier et le deuxième sont des constructeurs automobiles (PSA peugeot Citroën et Renault) suivis de L'Oréal, et talonné en 4e position par le CEA. La donne change en 2011 : si
PSA reste premier, le CEA passe en 3e position au palmarès des brevets, et est même le
1er déposant français en 2011 dan le monde sur l'annonce de mars 2012 du WIPO. Si l'on ajoute la stratégie de puissance, annoncée plus loin, consistant à fixer des quotas par laboratoire, notamment dans le site pilote du CEA Grenoble. IFP Energies nouvelles reste globalement dans les F premiers, en base 16, avec un excellent ratio brevette/chercheur (ou brevet/chercheuse).
E. Maurincomme, de l'INSA de Lyon, souligne que l'autonomie du chercheur est totalement compatible avec la démarche d'IE.

A ce moment, je lève les yeux au mur de la salle Hubert Curien, pour découvrir la citation de ce billet :
Citation
Je voudrais revenir sur terre, un instant, dans mille ans, juste le
temps de voir ce que trente générations de savants auront su découvrir,
et entendre ce que les hommes de science seront alors en humeur de dire.
[Hubert Curien : 1924-2005, ministre de la recherche et de la technologie, 1984-1986 / 1988-1992 puis de la recherche et de l'espace 1992-1993]
Y. Lapierre (INPI) indique qu'aujourd'hui 80 % du patrimoine déclaré par les entreprises de l'ODCE
est immatériel. De plus, la PI, ce n'est pas seulement des brevets, pour lequels il faut pouvoir démontrer la copie (et qui ne sont donc pas toujours le meilleur moyen de protection) : il faut également penser au dépôt de marques, de modèles, etc. Qui plus est, il faut une structure visible de défense de la PI pour être crédible. Pour être plus réactif, l'Europe met actuellement en place la traduction automatique de brevets chinois, coréens, japonais.
Olivier Peyrat (AFNOR) rappelle (ou
invente ?) un dicton allemand : "qui fait la norme fait le marché". Il faut déclarer ses brevets avant d'entrer dans un processus de normalisation, c'est-à-dire laisser ses armes au vestiaire, et accepter de céder des licences d'exploitation à des prix unitaires plus faibles, mais à diffusion potentiellement plus massive. On passe ainsi de l'épicerie fine à la grande distribution. C. Borg-Capra (Oséo) insiste notamment sur une meilleure exploitation des technologies dormantes. Il existe désormais France brevets, structure de capital risques, visant à trouver les secteurs potentiels de développement des applications dormantes. C. Teyssandier (CNRS) rappelle que si le CEA impose un engagement de secret à ses employés, l'engagement du CNRS est tout le contraire. Malgré cela, dans la stratégie de recherche, de publications et d'évaluation, il souligne que le brevet est pleinement compatible avec la publication, car :
- le brevet est de facto une (forme de) publication ;
- la durée de publication des articles dans des revues "estimées" a désormais des délais temporels compatibles avec celui du dépôt de brevets.
J. C. Guibert (CEA) évoque la mise en expérimentation des préconisations du GIER sur le site pilote de Grenoble autour des pôles : santé, information, énergie. Il rappelle qu'il faut désormais former les jeunes ingénieurs à la veille, car les jeunes veillent sur Google, et ce n'est pas brillant. La systématisation de
benchmark (étalonnage ou parangonnage pour les puristes) de compétiteurs, le retour imaginable du rapport de mission écrit et oral qui avait disparu par exemple. [Et j'ajoute ici le rapport d'étonnement.] Il y aura des objectifs de brevets par laboratoire : 24-25 millions d'euros par an pour la politique brevets, c'est un investissement, au même titre qu'un gros instrument. Il faut veiller à
orienter les vecteurs d'intérêt des chercheurs.
A. Kalika cite la mise en œuvre et création d'une sorte de
DARPA russe (agence de recherche en technologies militaires, à l'instar de l'agence américaine).
L'importance des normes est ensuite soulignée, avec une volonté de valoriser le temps passé par les experts et chercheurs à la participation aux normes, afin que ce temps soit valorisé lors des évaluations.
Ch. Largeron (univ. Saint-Étienne) qui fera partie du groupe de mise en œuvre pilote, évoque la formation à Saint-Étienne pour les étudiants en thèse sur la veille, mais pas seulement : il existe un référentiel de l'université de Saint-Étienne pour l'ensemble des étudiants. La première étape pour l'INSA de Lyon : calcul, estimer le niveau initial, car la culture de l'IE est hétérogène dans les laboratoires.
Le Ministère de l’Industrie, de l’Energie et de l’Economie numérique a
signé trois conventions bilatérales entre la Délégation
interministérielle à l’intelligence économique (D2IE), l’Institut
national de la propriété industrielle (INPI) et le Groupe AFNOR.
Ces trois conventions visent à renforcer la coopération des trois
institutions en matière de sensibilisation des entreprises et des
établissements de recherche aux problématiques d’intelligence
économique, de propriété industrielle et de normalisation.
Conscients de la convergence d’intérêt qui les unit, la D2IE, l’INPI et
AFNOR se sont ainsi engagés à agir de concert sur trois thématiques clés
pour la compétitivité de la France :
- l’accompagnement des entreprises et particulièrement des PME, afin de
faciliter leur démarche d’innovation, en termes de protection et de
diffusion des innovations ;
- le développement d’actions de sensibilisation, de formation et d’outils pédagogiques communs ;
- le renforcement de leur coopération en matière d’analyse prospective
et de veille stratégique, via des échanges d’informations plus
systématiques.
Agenda
Suivant Hubert Curien, non pas dans mille ans, nous n'aurons pas le temps, mais dans 36 mois, après le retour d'expérience du groupe pilote, où en sera l'intelligence scientifique, ou l'IE pour la recherche, je suis curieux. D'ici là, diffusons...